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LE BLOG DE NIOXOR TINE

LE MAÎTRE ET LES ESCLAVES

1 Mars 2015 , Rédigé par LE BLOG DE NIOXOR TINE Publié dans #INVITES DE LA REDACTION

Par Bassirou S. NDIAYE

L’esclave est  un travailleur non libre et généralement non rémunéré qui est juridiquement la propriété d’une autre personne et donc négociable, au même titre qu’un objet. Au sens large l’esclavage est le système socioéconomique reposant sur le maintien et l’exploitation de personnes dans cette condition. C’est un crime contre l’humanité.

NA1Par les croyances et la culture, l’économie et l’éducation, des hommes soumis par la force et traités comme des animaux pendant des générations, ont été amenés à accepter l’idée que leurs situations n’étaient possibles sans le bon vouloir de Dieu et des Dieux. Affectés aux taches sociales les plus ingrates, ils sont devenus au fil de l’histoire, des intouchables au propre et au figuré.

En transmettant leurs convictions, leurs conditions d’existence matérielles et morales, leurs éducations et leurs cultures à leurs descendants, ils ont laissé germer le doute dans la tête de ceux qui manifestement n’étaient pas armés pour mener un combat aux dimensions multiples. Les maîtres en revendiquant ou non l’origine du phénomène, ont acquis les mêmes convictions venues conforter les immenses avantages matériels et moraux qu’ils en tiraient tout en légitimant toutes les résistances ultérieures face aux velléités de remise en cause de leurs statuts.

En dehors des collaborateurs locaux qui ont rendu possible et la colonisation et la traite des noirs, du moins à son échelle historique, notre passé fait de nous tous des “descendants d’esclaves”. Reconnaitre ce passé douloureux, c’est surtout reconnaitre la noblesse et la grandeur de cœur et d’esprit des hommes et des femmes qui ont mené la lutte sous toutes ses formes, des siècles durant avant que ne flotte au vent la bannière de peuples et de communautés qu’on croyait à jamais rivés à la périphérie de l’humanité.

Curieusement, l’Afrique qui a été la plus grande victime des injustices et des discriminations au cours de l’histoire tumultueuse de l’humanité, reste paradoxalement l’espace où les pratiques et les survivances restent les plus fécondes. Elles s’expriment de façon sournoise, cloisonnent les rapports sociaux  en fondant leur logique sur une tradition jugée irréversible. La primauté du « aada » sur la parole de Dieu et des Dieux, n’a-t-il pas contribué à la prolifération de lieux de culte à Ndoumbélaan où le choix des guides religieux revêt un caractère dynastique basé plus sur le sang que sur la connaissance ? Pourtant, tout porte à croire que l’esclavage est le résultat d’un rapport de forces ayant permis à une partie de l’humanité d’en soumettre une autre. C’est l’économie, l’histoire et la culture, bref la politique qui ont banalisé puis institutionnalisé les pratiques les plus ignobles.

La bataille pour l’émancipation de l’esclave aura revêtu au moins ces trois dimensions

  • La force militaire ou physique
  • L’espace vital à la fois géographique et économique
  • Les préjugés sociaux

C’est pourquoi, il est fondamental chaque fois que l’occasion nous est donné, de rendre hommage aux hommes et femmes, aux institutions et aux organisations que la grandeur de cœur et d’esprit ont amenés à engager la bataille pour l’abolition de la traite des esclaves. De L.F Sonthonax à V. Shoelcher, le Pape Pie II (malgré le passif lourd de l’église catholique et les puissants lobbies), les églises protestantes dites « non-conformistes » (mouvement évangélique), le courant philosophique des Lumières en Europe au XVIIIe siècle, la Royal Navy, etc. Mais le plus lourd tribut aura été payé par la classe opprimée, décimée par la violence des maitres face aux révoltes, la faim et la maladie, la misère matérielle et morale.

Les sociétés modernes ont tendance à prendre parti pour les causes de l’esclave tout en condamnant le maître passé et actuel avec ses pratiques. Quelles que soient nos pratiques conscientes ou non conscientes, la discrimination sous toutes ses formes est aujourd’hui perçue comme un acte répréhensible, moralement inacceptable. Là où l’esclavage persiste, il est devenu une pratique clandestine dont personne ne cherche à se glorifier.

Le maître apparait dans notre imaginaire collectif comme une créature monstrueuse, cruelle et maléfique tandis que l’esclave et de façon plus large celui qui subit une discrimination, est vu comme un martyr.

Soumis, il incarne un certain stoïcisme spirituel, faisant siennes ces vers de Vigny dans son poème la mort du loup :

  • « Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler ».

  • En rébellion, il a été de Spartacus à Mandela, en passant par Toussaint Louverture,  du prophète Moïse aux femmes de Nder en passant par Malcom X ou Martin Luther King, Le Mahatma Gandhi, un héros de la lutte pour la dignité humaine. Il est important de rappeler que le porteur divin des dix commandements reconnu par les adeptes des trois religions révélées était aussi le leader charismatique d’un puissant mouvement national de libération qui a infligé une défaite à la grande puissance pharaonique esclavagiste.

Malgré des préjugés subtils et tenaces, toute défaite de l’esclavagisme et de la discrimination a été fêtée comme une victoire de toute l’Humanité. L’image du péché originel poursuit comme une tache indélébile la descendance génétique ou spirituelle des auteurs de tels crimes. Dans les sociétés à démocratie dite majeure, les tenants de discriminations fussent-elles fondées sur la race ou les croyances religieuses sont considérées comme des marginaux. Les groupuscules néo nazis en Europe, le mouvement d’Eugène Terre Blanche en Afrique du Sud, le Ku Klux Klan aux USA, nous apparaissent comme des épiphénomènes anachroniques condamnés par la marche irréversible de l’Humanité. Des descendants des pires oppresseurs ont même eu à changer de noms, à choisir l’exil pour se fondre dans l’anonymat loin des lieux des crimes de leurs ancêtres.

Le développement durable faisant appel à la responsabilité globale des hommes, a imposé un code de conduite non seulement entre les hommes mais entre l’homme et la nature où les abus sont considérés comme des crimes. Nos rapports avec la nature s’en trouvent profondément bouleversés. Maltraiter un chien ou un chat, abattre un arbre ou chasser une espèce, exploiter le sol ou le sous-sol sans restauration et compensation, est simplement inconcevable. Les pollutions et les nuisances à autrui sont considérées comme relevant de crimes et de délits.

Des associations de protections d’espèces ont vu le jour. L’ours, le loup, l’hyène et bien d’autres espèces que notre humaine certitude considérait comme maléfiques ou malfaisantes ont été sauvées de l’extermination puis réhabilitées.

NA2

Peut-on comprendre alors qu’un nonagénaire, donc contemporain de la colonisation, de la genèse et de  l’expansion du nazisme avec ses conséquences sur l’humanité, de l’apartheid, ou du génocide rwandais, puisse évoquer l’origine d’esclave (de quel maitre pourrait-on lui demander ?) d’un de ses compatriotes ?

S’il n’a pas de pudeur à revendiquer le passé d’oppresseurs de ses prétendus ancêtres, aucune preuve génétique n’est venu attester que « l’ancien spermatozoïde et futur cadavre » porterait du « sang bleu » qui lui donnerait le droit de mépriser les autres.

Cependant, comprendre, expliquer, pardonner, condamner ou réprimer les propos anachroniques d’un vieil homme rancunier et imbibé de haine, ne résout pas la question fondamentale que nous nous refusons de poser  et donc d’y apporter une réponse.

Le paradoxe de nos dirigeants est qu’ils se plaisent à être plus souvent jugés aux faits d’armes d’ancêtres réels ou imaginaires que chantent des laudateurs agréés. Chaque dirigeant s’empresse par conséquent de se forger une lignée généalogique laissant croire à un héritage aristocratique plutôt qu’à se forger un palmarès lié à ses mérites personnels.

Mais pourquoi donc nos élus se plaisent et se complaisent dans les habits d’héritiers de dynasties fictives ? Pourquoi se couvrent-ils de titres de descendants de monarques et de princes là où les avantages de la démocratie et du mérite individuel leur ont tout donné ? En quoi être le descendant d’un monarque parasite, oppresseur et buveur d’alcool frelaté serait plus valorisant qu’un fils du peuple travailleur ?

Les propos jugés irrévérencieux de l’Empereur déchu ne sont pas une surprise en eux-mêmes. C’est la mise en onde de nos propos clandestins, de nos certitudes acquises (vraies ou fausses) souvent tenues pour s’auto valoriser face aux échecs et aux aléas de la vie. C’est l’expression de nos frustrations, nos déceptions fécondées dans un subconscient  que nous rejetons pour salir l’autre.

Les propos jugés dégradants de l’Empereur déchu ne sont pas nouveaux. Plus difficiles à digérer, ils s’inscrivent dans la lignée de contre vérités tissées de fil blanc et de discours anachroniques tenus jusqu’au sein même de l’hémicycle où le député historien félicita naguère un ancien premier (qui en était une) par ces propos accueillis par un tonnerre d’applaudissements: « vous êtes la fille de ….. Beau sang ne saurait mentir ». Et à l’époque, personne ne s’était offusqué, du moins publiquement. C’est dire que la référence aux origines et aux liens de sang n’est pas si condamnable en soit au royaume de Ndoumbélaan. Vraie ou fausse, l’allusion peut être primée quand elle flatte ou stigmatisée lorsqu’elle déplait.

Sur son parcours politique, le Gladiateur a souvent été affublé du titre pompeux de roi de son pays natal sans choquer les esprits démocrates de Ndoumbélaan. Nous avons assisté à la promotion d’une caste d’hommes se réclamant courtisans historiques de sa famille sans sonner l’alerte. La levée de boucliers contre les propos le rangeant aujourd’hui parmi la basse classe de son pays d’origine ne fait donc que traduire notre social embarras, nos peurs et nos complexes face au livre de notre l’histoire que nous rechignons à ouvrir comme une un pot de merdes pudiquement posé dans un coin de la cité.  Et c’est bien à nous que s’adressait Aimé Césaire dans son discours sur le colonialisme en ces propos : « je m’adresse à ses hommes à qui on a inculqué la peur et le doute ….. ». Oui, la peur et le doute tels que nous ne saurions nous choisir d’autres dirigeants que parmi la descendance de nos présupposés « anciens maîtres ».

Nous payons en contestant la facture d’un choix politique consistant non pas à valoriser les mérites d’un homme aux origines modestes mais plutôt à le caricaturer comme un enfant prodige né dans un berceau doré avec une cuillère d’argent à la bouche, que tout prédestinait à gouverner en tant qu’héritier des prétendues classes dirigeantes antérieures.

De toute façon, la position de l’Empereur est connue. Ses différends avec un activiste des droits de l’homme sur la question des réparations liées à la traite des noirs avait conduit ce dernier en prison même s’il rejeta plus tard la faute sur des partisans trop zélés. Aujourd’hui déchu, renvoyé au bas de l’échelle sociale (autant qu’il confonde la dignité humaine à la position de chacun sur l’échelle du pouvoir politique), il abreuve d’injures comme un charretier un citoyen au prétexte qu’il serait historiquement issu de la classe sociale des opprimés et non à celle des oppresseurs.

Que d’éloges à un adversaire politique dirions-nous si on n’était pas à Ndoumbélaan. Mais à Ndoumbélaan, les choses sont plutôt étonnamment plus compliquées.

NA3La hiérarchisation sociale dans un continent soumis aux rigueurs coloniales et esclavagistes durant plus d’un demi-millier d’années, n’a pu se faire que par rapport aux positions politiques et idéologiques des supposées sous couches sociales : résistants et opprimés, ou collabos des puissances dominantes. Les privilèges inavouables matériels et ou moraux, hérités sous formes de rentes économiques ou de positions politiques et sociales, l’exercice des pouvoirs antérieurs par des lignées généalogiques à l’ombre des pouvoirs dominants, reste donc un sujet tabou qu’il est certes possible d’assumer mais peut être moins, de s’en glorifier. A travers le passé tragique de l’esclavage et de la colonisation, la référence à des sous-couches sociales dominant d’autres sous couches-sociales à l’ombre des pouvoirs antérieurs nous pose des questions d’ordre moral auxquelles nous n’avons pas toujours apporté des réponses. Sous cet angle, Ndoumbélaan n’a pas encore soldé ses comptes. Et c’est une des grandes difficultés qui déchire le royaume chaque fois qu’il est tenté d’évoquer le sujet face à d’autres acteurs, mais aussi face à lui-même.

Trop d’exemples attestent pourtant que nos peuples demeurent allergiques à toute référence à l’esclavage. Qui d’entre nous n’a pas versé des larmes en lisant la case de l’oncle Tom, en écoutant le récit des esclaves dans les champs de coton, la lutte héroïque du peuple sud africain, ou le lourd tribut payé par nos frères dans la lutte pour les droits civiques au pays d’oncle Sam ? Le film « Kunta Kinté » qui n’est qu’un roman a bien déclenché des émeutes à caractère racial dans certains pays.

Ceci ne nous empêche cependant pas de nous balancer au rythme de ballatas tropicales, où nos ancêtres sanguinaires se plaisaient à arracher la chair et les organes de leurs semblables, d’ajuster et de réajuster nos manches brodés, et de distribuer des billets de banque à des bandes de laudateurs chargés de nous servir des litanies plus que moyenâgeuses. Le désir de justice, les penchants de démocrates cohabitent en chacun de nous, avec la tentation liftée de faire valoir notre statut de « fils de chefs », nous autorisant à revendiquer le passé criminel d’ancêtres réels ou imaginaires, chasseurs d’esclaves ou supplétifs des bourreaux venus d’ailleurs, en nous démarquant de toute allusion de parenté avec les victimes dont nous épousons paradoxalement les causes.

C’est pourquoi, dans ce Ndoumbélaan dualiste et ambivalent, les propos anachroniques de l’Empereur déchu ne déclencheront sûrement pas une polémique à la Dreyfus. Publiquement condamnés pour la forme, ils seront vite digérés comme un couscous de « tamxarit » dont les désagréments liés aux excès ne sont qu’un élément d’un rituel bien huilé, amorti dans le vacarme insouciant d’une nuit de carnaval et de bal masqué.

Il reste au Gladiateur le courage et la lucidité de les ranger au placard des drôles de gags ou des plaisanteries bêtes et méchantes, pour ne pas répondre au défi que l’Empereur ne cesse de lui lancer pour laver dans le sang, l’affront qu’il peine à digérer depuis sa descente aux enfers.

BANDIA, Février 2015

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