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LE BLOG DE NIOXOR TINE

INTERVIEW DE CHEIKH SECK, RESPONSABLE SYNDICAL A HOGGY, AU QUOTIDIEN

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Une partie des travailleurs de l’hôpital général de Grand-Yoff, regroupés dans le Cadre unitaire et l’Intersyndicale, déroule son plan de lutte, en réaction au «mutisme» de l’Etat face à la situation de quasi faillite de l’établissement. Dans cet entretien, le coordonnateur du mouvement dit ses vérités et situe les responsabilités de cette situation, tout en affirmant qu’il n’est plus question, d’assister impuissants, à la mort de malades, faute de soins.

Vous déroulez actuellement un plan d’action, sous la houlette de l’Intersyndicale des travailleurs de l’hôpital de Grand-Yoff. Pourquoi en êtes vous arrivés à cette situation extrême ?

C’est parce que nous n’avons trouvé ni d’issue ni d’interlocuteur par rapport au règlement d’un problème qui date depuis plus de quatre ans. Depuis lors, ce sont pratiquement les mêmes points de revendication, qui reviennent. Nous savons que l’Etat est le garant de la politique sanitaire, gère les établissements publics de santé dont l’hôpital de Grand-Yoff. C’est lui qui nomme le directeur, qui définit la politique et les orientations. Malheureusement, nous constatons que l’Etat a failli à son rôle par le choix même des hommes qui doivent appliquer cette politique.

A l’Hoggy, nous constatons depuis des années, que les charges de l’hôpital dépassent largement ce que nous produisons ; d’où l’obligation pour l’Etat d’augmenter la subvention ou donner des ressources additionnelles. Malheureusement, rien de tout cela n’a été fait. Et de cause à effet, nous sommes aujourd’hui dans une situation qui est assez alarmante. De 2000 à 2009, notre subvention a été bloquée à 1,3 milliard, alors que les charges ont quasiment quintuplées. Cette situation est valable pour tous les autres établissements publics de santé du pays, jusqu’à accumuler des dettes à hauteur de 15 milliards de francs Cfa. Au lieu de solder la dette, l’Etat a juste partagé 800 millions aux 20 structures sanitaires. Or, si vous faites la répartition, vous verrez des structures qui n’ont reçu que 78 millions. Alors qu’il nous doit à notre hôpital, pour l’année 2010-2011, 1,87 milliard. Pis, pour la loi de finances rectificative de 2012, il n’a prévu que 200 millions pour tous les hôpitaux endettés du pays.

Aujourd’hui, on n’a plus les mo­yens d’acheter du matériel mé­dical et on doit au personnel 15 millions d’arriérés d’intéressement. Ceux qui sont à la retraite ne sont pas payés, parce que ça fait des années que l’hôpital ne verse plus les cotisations. Au service opé­ratoire, les produits anesthésiants et les fils de suture manquent. Même les antiseptiques, nous les achetons pour notre protection. C’est pour cette raison que nous avons décidé de rompre le silence, en recensant l’ensemble des points, car à force de se taire, on devient complice. On voit aujourd’hui, des gens mourir à cause des conditions dans lesquelles ils sont accueillis. Des gens brûlés meurent par infection, par manque de moyens.

Donc, que l’Etat prenne ses responsabilités ou nous allons prendre les nôtres pour l’y pousser. Nous ne pouvons plus accepter de rester dans cette structure et voir des gens mourir. Nous avions réclamé un service des urgences qui répondra aux normes. Le bâtiment a été construit, mais l’Etat n’est même pas capable d’y mettre les équipements qu’il faut. C’est valable pour l’Orl qui depuis trois mois ne fonctionne plus, car le chef de service a pris la responsabilité de fermer le service pour sécuriser les malades. A ce rythme, c’est tout l’hôpital qui risque d’être fermé. On a même l’impression que les gens ont planifié et créé les conditions pour que cet hôpital soit dans cet état.

Donc pour vous, la privatisation souhaitée par certains est une opération bien planifiée ?

C’est la stricte vérité ! Nous avions élaboré, sur la demande de l’Etat, un document dans lequel nous avons posé l’ensemble des problèmes de l’hôpital et des propositions de solutions. Quand on a commencé à en discuter, nous avions dit que l’hôpital avait besoin d’argent et qu’on devait investir dans les services productifs. Nous sommes allés plus loin, en leur disant que nous acceptons de surseoir à la dette sociale de 1,7 milliard due au personnel, pour que l’argent serve à alimenter les services productifs. Nous sommes convaincus que si la radio et le labo fonctionnent correctement, au bout de six mois nous aurons suffisamment de ressources pour solder cette dette. L’Etat nous a dit : «D’accord», sous réserve qu’il discute avec la Banque mondiale, pour le financer. Mais à notre grande surprise, le montant de 1 milliard 900 millions de francs débloqué par le bailleur est destiné à d’autres structures de santé, qui réfèrent pourtant à l’hôpital de Grand-Yoff. Cela pose problème. C’est une preuve qu’ils veulent liquider l’hôpital.

Vous envisagez de paralyser l’hôpital. N’est-ce pas une fa­çon de sacrifier les malades ?

Non, on ne va pas paralyser l’hôpital. Sur les quatre plans d’action, il n’y a eu que deux jours de grève. Même les jours de sit-in, nous demandons aux gens de venir très tôt pour commencer le travail et arrêter à 9h pour reprendre le travail à 13h. Nous sommes très soucieux des malades, parce que vous ne verrez pas dans un hôpital, un personnel qui reste quinze mois sans percevoir sa prime d’intéressement. C’est parce que nous sommes responsables et que nous pensons d’abord aux malades, que nous sommes encore là. Mais, allons-nous continuer à vivre dans une situation que nous n’avons pas créée alors que les véritables responsables sont là ?

Plus globalement, quel regard jetez-vous sur le système de santé, qui ne va bien malgré ce que les autorités veulent nous faire croire ?

Tout le monde sait que le système est malade, de par les hommes qui sont à la tête. Ils savent comment argumenter devant les bail­leurs, pour obtenir des financements qu’ils n’utilisent jamais de manière rationnelle. L’exemple le plus patent est le Pdis financé à hauteur de 239 milliards de francs. A l’heure actuelle, personne ne peut vous dire à quoi cet argent a servi, sinon à organiser des séminaires.

Pis, en dix ans, nous avons eu dix ministres plus politiques que technocrates, pas donc intéressés par le système. Celui qui est là (Modou Diagne Fada) nous a clairement dit que tout acte qu’il pose, il cherche à y gagner politiquement. La preuve est que, tout ce qu’il y a de chômeurs entre Kébémer et Darou Moukhty ont été recrutés au ministère de Santé avec des contrats surréalistes. Ils ne font absolument rien et ont un salaire deux fois plus important que celui des agents de santé reconnus. Ce qui est la cause des retards récurrents du paiement des salaires des contractuels…

Je vous dis que je ne souhaite pas tomber malade au Sénégal et je ne le souhaite à personne. Ce qui se passe dans les structures de soins est indicible au risque de perdre notre crédibilité et de ternir l’image même des structures de santé.

Si vous n’obtenez pas gain de cause, quelle sera la prochaine étape de votre lutte ?  

Notre objectif, c’est la satisfaction de nos revendications. Main­te­nant s’il n’y a pas de satisfaction, on déroulera un autre plan d’action jusqu’à ce que l’Etat reconnaisse sa responsabilité et l’assume. Le malheur, c’est qu’on n’a jamais eu un bon directeur dans cet hôpital. Le directeur actuel n’a posé aucun acte allant dans le sens du redressement ou de la relance des activités de l’hôpital, depuis qu’il est là. Quand il est venu, il n’a fait que reprendre le même budget que son prédécesseur et qui était problématique. Il n’a pas daigné faire des efforts pour faire fonctionner les services. A chaque fois, on nous amène des gens qui sont à dix mois de la retraite et dans ce cas, ils se disent qu’ils ne vont pas se fatiguer. Ils perçoivent leur salaire et préparent paisiblement leur retraite. Celui qui est là (Luc Dionou) doit partir au mois de mars prochain. Et pourtant en fin février, le budget sera en place et c’est lui-même qui va exécuter la première tranche de l’ordre de 500 millions. Puisqu’il va partir, il peut bien ne pas gérer l’argent de manière rationnelle. Il risque de partir en nous laissant des dégâts, comme ses prédécesseurs ont eu à le faire. J’appelle les membres du Conseil d’administration à ne pas valider ce budget et à demander à ce qu’on leur fasse le point de la situation d’abord. Un budget ne doit pas servir à rembourser des dettes. Dans le document de projet de budget, on n’a pas fait mention des dettes, comme si l’hôpital n’en avait pas. Je demande de manière solennelle au Conseil d’administration de rejeter ce budget jusqu’à ce que la direction nous donne des éclaircissements sur bien des dossiers.

Avez-vous des solutions de sortie de crise ?

Aujourd’hui, on a une unité de médecine nucléaire qui n’existe nulle part ailleurs en Afrique, mais les gens préfèrent envoyer les malades en France où le coût des soins est de loin supérieur à ce qu’ils auraient pu payer ici. Le matériel est installé depuis des années, mais ne fonctionne pas. La mammographie est un appareil neuf qui est là depuis deux ans mais qui ne peut pas démarrer, alors que les gens vont payer 120 000 francs Cfa dans les cliniques privées. Ce qui est un manque à gagner pour l’hôpital qui ne va sûrement pas faire payer une telle somme aux malades. Aussi le scanner, même s’il coûte cher, pourrait s’acquérir grâce au système dit leasing ; et en moins de trois ans, le fournisseur aura récupéré son argent par des systèmes de partage et il vous laisse l’appareil. Avec ce système, l’Etat n’aura pas à investir un seul centime. Cela nous permettra d’éviter l’attribution de marchés identifiés comme étant des niches de corruption. Dans des périodes de difficultés, l’Etat peut se donner une marge de deux ans, au cours de laquelle, tout sera assaini. Le traitement salarial, les primes et les indemnités, seront revus. On doit également procéder à un audit du personnel et demander aux directeurs d’hôpital, de ne plus recruter un personnel non qualifié.

Aussi, faudra-il faire de sorte que les auditeurs de gestion ne soient plus nommés par les directeurs d’hôpital, car on ne peut pas contrôler celui qui nous a mis à ce poste. Aujourd’hui, tous les dérapages dans la gestion sont causés par cela.

alyfall@lequotidien.sn